Mémoire vivante
La mémoire, qu’est-ce que ça change? Le dernier livre d’Etienne Barilier fait du bien1. La sérénité y règne, l’espoir raisonnable aussi. Grâce à la mémoire, il est possible de rendre le monde un peu moins mauvais qu’il n’est.
Barilier ne nous entretient que brièvement de la mémoire mécanique censée impérissable, stock d’informations contenu dans nos ordinateurs, qui veut se souvenir et penser à notre place. Elle est certes utile: l’auteur fait allusion au vingt-troisième Prélude en fa majeur de l’opus 28 de Chopin. En un clic, nous l’entendons sur notre portable, interprété par Martha Argerich, avec la partition qui défile…
Le vrai sujet est la mémoire personnelle vivante. Comme Barilier, nous avons presque tous vécu un deuil blanc. Une personne aimée se désintéresse soudain de ses activités; elle égare ses clefs, ses lunettes; les noms de personnes lui échappent; elle ne sait plus préparer une fondue; elle ne prend plus soin d’elle-même. Ses proches l’aident pour commencer; épuisés, ils se résignent à ce qu’on l’interne. Au début, elle reconnaît les visiteurs, sourit, dit quelques mots. Puis elle perd le langage. Enfin elle sombre dans l’indifférence; on lui donne de l’affection, ignorant si elle est encore capable de la recevoir.
Notre mémoire, notre identité, peut mourir, avant même que notre corps soit mis au tombeau.
La mémoire, c’est notre passé présent, le pouvoir de retenir en soi des actions ou des passions antérieures. Elle est l’ombre vivante de notre vie qui nous garantit que nous sommes incarnés dans l’espace et le temps. Elle revit le passé, le remodèle à son gré, jusqu’à l’injustice, les faits n’étant rien ou peu de chose pour la mémoire. Son affaire est aussi le futur: elle est conscience de notre fragilité, la capacité de nous ressouvenir que nous allons mourir.
Il existe aussi une mémoire collective, celle des cités et des nations, parfois victime de distorsions opérées par des négationnistes et des révisionnistes. Les historiens ont la mission de combattre les mensonges et de dire les choses comme elles se sont passées. Il est permis d’interpréter les faits, mais les faits n’en existent pas moins. Les choses, en tel temps et tel lieu, furent ainsi et pas autrement. La confiance en la mémoire est liée au principe de vérité auquel Barilier est attaché. Le souci de la vérité résulte d’un choix moral. Le vrai et le bien sont liés. Génocide arménien, camps de la mort nazis, crimes staliniens: tout est à prouver et à reprouver sans cesse. C’est aussi le travail de romanciers et de poètes, Primo Levi, Chalamov ou Soljénitsyne, Katzenelson ou Celan, qui nous transmettent les souffrances subies lors des désastres totalitaires du siècle dernier. L’imaginaire peut aller au cœur de ce qui existe quand il s’organise autour de petits faits vrais et n’invente pas ce qui n’existe pas.
Le XXe siècle a imposé le devoir de mémoire afin que des événements horribles ne se reproduisent pas: plus jamais ça! La désillusion a suivi. Guerres et génocides se reproduisent, en 2025 aussi. Comment faire usage de la mémoire en vue d’un avenir meilleur? Il faut concilier deux conceptions du temps: d’abord, le temps linéaire propre au christianisme laïcisé moderne qui promet un changement radical dans un futur proche; ensuite, le temps cyclique des Grecs et Romains qui considèrent que la mémoire enrichit la connaissance de l’homme dont la nature cruelle ne change pas, afin de favoriser, au mieux, une certaine prudence dans les rapports politiques.
De nos jours, la foi dans le progrès est remplacée par la fausse mémoire informatique et la sacralisation du présent: un record sportif est un exploit pour l’éternité, le moindre événement est jugé historique, nous suivons sur nos écrans une révolution de couleur en temps réel, les commémorations insignifiantes se multiplient. Pour contenir la désillusion, Barilier n’a pas d’utopie en tête, son ambition est plus modeste. Si l’humanité évitait de répéter les heures noires, si l’on pouvait entretenir ce qu’elle a pensé et créé de meilleur, il serait content. Il en appelle à une mémoire personnelle soucieuse de la collectivité. Une écoute attentive et aimante du passé pourrait donner un sens à la vie commune, susciter un léger progrès, sans massacres à la clef. La culture consiste en l’entretien des contenus de la mémoire qui nous aident à écarter les bavardages à la mode pour nous permettre de discerner le bien du mal, le beau du laid, et d’aiguiser la conscience de l’erreur et du mensonge. L’auteur apporte de nombreux exemples tirés de l’histoire littéraire ou de celle des sciences qui montrent comment la mémoire cultivée dévoile les impostures, créant ce qu’il appelle une chaîne de confiance.
L’idéal de vérité permet à la culture de se défendre contre la tyrannie. Les jeunes résistants catholiques de la Rose blanche nourrissaient leur lutte contre le nazisme par la lecture des grands auteurs allemands du passé. Le souvenir des Démons de Dostoïevski fit comprendre au jeune Joseph Kessel quelle était la nature du bolchévisme de son temps.
La vérité n’est pas seulement dans les livres. Nous apprenons aussi des actes exemplaires de nos ancêtres, de nos parents, de nos maîtres.
La connaissance et l’admiration du passé sont une condition pour qu’il existe un projet d’avenir qui ne soit pas aveugle. Selon Barilier, tout espoir n’est pas absolument vain d’améliorer, par tranches infimes, notre humanité. Le présent fait éclore ce que le passé préparait.
Barilier consacre plusieurs pages à l’oubli. Il critique Milan Kundera qui met sur le même plan l’oubli collectif de l’histoire tchèque, organisé par l’occupant soviétique, et la perte de mémoire de son père pianiste atteint de la maladie d’Alzheimer. L’identité tchèque a survécu, mais la mémoire du père de Kundera fut irrémédiablement perdue. Ni le décervelage médiatique, ni le simulacre informatique ne peuvent arracher la mémoire collective. Quant à la mémoire personnelle rongée par la maladie, elle est anéantie, du moins dans l’état présent de la science médicale.
Barilier fait se lever dans sa mémoire son épouse qu’Alzheimer terrassa. Comme toute personne survivant à la mort d’un proche aimé, il se demande: bientôt mon tour?
Avec ses livres Barilier a bâti un mémorial dont il espère qu’il restera, nous avec lui. Alors qu’il vient de fêter son septante-huitième anniversaire, il est l’écrivain vaudois le plus productif et le mieux doué. Classique par la clarté et l’équilibre de la pensée, convaincu de l’unité du bien, du beau et du vrai, il échappe à toutes sortes de folies politico-littéraires de notre époque. Entre 2023 et 2025, il a publié quatre romans, trois monographies et deux essais. A quoi s’ajoute la traduction française intégrale des aphorismes du philosophe des Lumières allemandes Georg Christoph Lichtenberg, Sudelbücher en allemand, Brouillons en français, 3745 pages!
Notes:
1 Etienne Barilier, La mémoire, qu’est-ce que ça change?, Collection Qu’est-ce que ça change? Labor et Fides, Genève, 2025.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Paquet d’accords Suisse-UE: position et propositions de la Ligue vaudoise – Editorial, Ligue vaudoise
- Parution de l’Atlas d’histoire vaudoise – Lionel Hort
- Accordez-moi la parole – Alain Michaud
- Réécritures – Olivier Delacrétaz
- La grève prise à la légère – Jean-François Cavin
- Redistribuer ou transmettre – Colin Schmutz
- Des votations remises en cause – Benjamin Ansermet
- L’avion, symbole de liberté et de prospérité – Le Coin du Ronchon
