Accordez-moi la parole
Mon frère de couleur Quentin Monnerat s’est fendu récemment d’un excellent article faisant l’éloge du Prix Rambert 2025 décerné à Agnus Dei de Julien Sansonnens par la Section vaudoise de la Société d’Etudiants de Zofingue. On me permettra dès lors de briser une lance en faveur d’un ouvrage candidat malheureux.
Accordez-moi la parole de Vinciane Moeschler1 est l’histoire d’une femme au départ parfaitement ordinaire dont les facultés psychiques basculent totalement lors du postpartum, notamment à cause de la maltraitance dont elle est victime de la part de son mari. Mal diagnostiquée médicalement et surtout mal prise en charge, elle en vient à un infanticide. Elle est condamnée à la prison à vie.
Mais c’est aussi l’histoire d’une jeune romancière, mariée à un homme quasiment parfait, mère d’un jeune fils, et qui a décidé, pour diverses raisons qu’on découvre à la lecture, de relater le sort de la mère infanticide. En filigrane, mais non sans intérêt, il y a aussi le rôle d’un directeur de prison très humain et plein de bonne volonté pour sa prisonnière, laquelle en revanche est victime de la vindicte populaire dès sa sortie de prison, lorsqu’elle échappe à sa condamnation à vie, au point d’être contrainte de disparaître des radars.
Le style est dépouillé, les phrases courtes et expressives, sans recherche littéraire particulière. Un langage familier, mais néanmoins percutant et porteur de sens.
Ce récit est à la fois très prenant et très émouvant dans la mesure où il est réaliste, plausible, et soulève une foule de questions autour de l’infanticide faisant suite à une dépression postpartum médicalement mal prise en charge et en relation avec une justice aveugle et sourde à la condition difficile, voire tragique, de cette jeune mère. Le dénouement est assez insolite et inattendu, après un moment de suspense très bien rendu et très convaincant.
Même si le style littéraire de Vinciane Moeschler est certainement moins élaboré que celui de Julien Sansonnens, ce livre, en phase avec l’actualité, mérite d’être lu: on parle en effet sans arrêt dans les médias des féminicides, mais on n’y parle peut-être pas assez du baby blues et de ses conséquences délétères sur la relation précoce mère-enfant, notamment l’impact neurodéveloppemental désastreux qu’il peut avoir sur les très jeunes enfants, même si, fort heureusement, l’infanticide reste exceptionnel. Y aurait-il là un tabou à critiquer le concept de la jeune mère heureuse, bienfaisante, parfaitement entourée et soutenue, capable d’assurer de façon optimale des soins harmonieux pour son enfant?
Notes:
1 Vinciane Moeschler, Accordez-moi la parole, Mercure de France, Paris, 2023.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Paquet d’accords Suisse-UE: position et propositions de la Ligue vaudoise – Editorial, Ligue vaudoise
- Parution de l’Atlas d’histoire vaudoise – Lionel Hort
- Réécritures – Olivier Delacrétaz
- La grève prise à la légère – Jean-François Cavin
- Redistribuer ou transmettre – Colin Schmutz
- Mémoire vivante – Jacques Perrin
- Des votations remises en cause – Benjamin Ansermet
- L’avion, symbole de liberté et de prospérité – Le Coin du Ronchon
