Identification
Veuillez vous identifier

Mot de passe oublié?
Rechercher


Recherche avancée

Contre l'impossible roman noir vaudois

Félicien MonnierEditorial
La Nation n° 2299 20 février 2026

Des enquêtes de l’inspecteur Perrin, par Michel Bory, à celles de l’inspecteur Auer de Marc Voltenauer, en passant par Demi-sang suisse de Jacques Etienne Bovard, le Pays de Vaud ne manque pas de littérature policière. Pour autant, les lettres vaudoises ne connaissent pas, ou peu, de romans noirs. Ne s’agit-il pas de la même chose, me demanderez-vous?

Les romans policiers voient un chevalier blanc rétablir un ordre harmonieux perturbé par un événement extérieur. Sherlock Holmes et Hercule Poirot sont les modèles indétrônables de ces héros du bien et de la vérité.

Le roman noir adopte la perspective inverse. Le sceau du désordre y marque irrémédiablement le monde et des (anti-) héros tentent en vain d’apaiser une société violente, opaque et écrasante. Histoires d’amour, retrouvailles familiales ou amitiés préservées y sont autant de marques d’espoir, mais ne propagent aucune illusion réformatrice. Cette différence de structure entre les deux genres débouche sur une différence métaphysique.

Né dans l’Amérique de la Grande dépression, ressuscité dans la France d’après 68 – on parle alors du néopolar –, le roman noir se préoccupe aisément des déclassés de la société de consommation: la fille d’ouvrier radicalisée par la mort de son père à l’usine, le gitan magouilleur qui hante les bidonvilles de banlieues, le fils de paysan breton devenu flic pour fuir la misère. Le genre semble de gauche, ou d’extrême-gauche, d’autant que les maîtres du néopolar français – Fajardie, Manchette, Daeninckx, Leroy… – y ont leurs tripes. Mais cette littérature appelle à sortir du trop étroit clivage entre collectivisme et libéralisme. L’engagement royaliste d’un A.D.G. va dans ce sens. Cousin moins sociologique du roman noir, le roman d’espionnage rétablit l’équilibre.

Le schéma narratif de la cavale meurtrière y est récurrent. Le bras de fer s’engage souvent avec un Etat brutal et anonyme, preuve des penchants libertaires de cette littérature. Si elle joue presque toujours un rôle, l’autorité politique est lointaine, relayée par des commandos de la mort, des brigades parallèles ou des conseillers occultes.

Que le genre ait connu une renaissance dans le France des Trente Glorieuses ne surprend pas. La Ve République dissimule mal ses bas-fonds derrière les ors de ses palais. Les barbouzeries africaines des anciens de l’OAS, les manches de pioches des services d’ordre des syndicats, les magouilles mafieuses des partis, la violence de groupuscules extrémistes fréquentés par de futurs cadres politiques durant leurs études, révèlent une compromission permanente de l’Etat avec les forces d’en bas, un recours ordinaire aux zones les plus grises de l’Etat de droit. La mort ce week-end à Lyon d’un jeune identitaire sous les coups de militants antifas en témoigne encore.

Le genre romanesque a pour mission de se glisser dans les interstices laissés par les livres d’histoire, de psychologie ou de politique. Pour sa part, le roman noir parle de l’homme concrètement acculé à la fine barrière qui sépare, en toute chose, la civilisation de la barbarie.

On dit que les peuples heureux n’ont pas d’histoire. N’auraient-ils pas non plus de romans noirs? En littérature vaudoise, l’espace demeure à peu près vide entre les obscurités campagnardes poisseuses de Chessex – le dernier prix Rambert était encore dans cette veine – et des romans policiers qui ressemblent trop souvent à des guides touristiques. Le genre souffre de la conviction populaire que de telles histoires, invraisemblables dans notre pays de cocagne, fleurent bon la métropole éloignée. On pense chez nous que tout le monde est ami, les autorités proches du peuple et les fonctionnaires scrupuleux. Ces préjugés ont du vrai, heureusement. Mais les ressorts du roman noir sont universels et les mœurs sont fragiles. En démocratie, où la prise et la conservation du pouvoir sont un enjeu permanent, il y a toujours des voiles à soulever.

La violence politique se passe très bien du sang. Depuis quelques mois la matière ne manque d’ailleurs pas. Une plume la saisira-t-elle?

Cet article est disponible en version audio (podcast) au moyen du lecteur ci-dessous:

Vous avez de la chance, cet article est en accès public. Mais La Nation a besoin d'abonnés, n'hésitez pas à remplir le formulaire ci-dessous.
*



    Les abonnements souscrits au 2e semestre de l'année courante sont facturés à demi-prix.
 
  *        
*
*
*
*
*
*
* champs obligatoires
Au sommaire de cette même édition de La Nation: