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Cohésion linguistique

Félicien MonnierEditorial
La Nation n° 2308 26 juin 2026

L’an dernier, le Grand conseil zuricois avait adopté une motion demandant que l’enseignement précoce du français, c’est-à-dire en primaire, soit abandonné au motif qu’il n’améliorerait pas le niveau général des Zuricois dans la langue de Molière. Ils veulent en remplacer les heures par de l’allemand et des mathématiques.

Aujourd’hui, un sogenannt compromis linguistique encadre l’enseignement des langues nationales en Suisse. Selon lui, les cantons doivent garantir l’enseignement de deux langues étrangères au cycle primaire, à savoir une autre langue nationale et l’anglais1. En 2006, la Ligue vaudoise avait combattu dans les urnes cette harmonisation des politiques scolaires, constitutionnellement placée sous l’œil vigilant et intrusif de la Confédération.

En réaction aux velléités zuricoises, le Conseil fédéral envisage soit d’ancrer ce compromis dans la loi fédérale sur les langues (au lieu actuellement d’un concordat intercantonal), soit d’y obliger les cantons à enseigner en tout cas une deuxième langue nationale dès la primaire, tout en leur laissant le choix de la troisième.

Alors que les questions éducatives, et donc les rares compétences de la Confédération en matière scolaire, dépendent plutôt du Département de l’économie de M. Parmelin, c’est Mme Baume-Schneider qui est en charge du dossier, en ses qualités de ministre de la culture. Pour Berne, il en va de la cohésion fédérale plutôt que du niveau d’instruction des petits confédérés.

Le Conseil fédéral ne cache pas sa volonté de faire pression: il retirera son projet si les cantons réfractaires reviennent en arrière.

Dans un contexte de pression migratoire et de baisse générale du niveau dans la première langue, le choix zuricois de renforcer l’enseignement de l’allemand est compréhensible sinon justifié.

Rappelons ensuite qu’une deuxième langue nationale ne s’acquiert pas de manière pérenne sur les bancs d’école en ânonnant péniblement Lumpi ist mein Hund, mais lors d’«une année en Suisse-allemande», avec sa maman bernoise ou à l’école d’officiers.

Notre armée de milice est d’ailleurs un terrain unique d’expérimentation linguistique, mais le constat est sans appel: le citoyen-soldat suisse de base ne connaît qu’une seule langue nationale, et pas toujours très bien, sans compter qu’il faut parfois lui interdire de parler anglais avec ses camarades. Le commandant de corps Thomas Süssli ne savait presque pas le français. M. Blocher dut l’apprendre en arrivant au Conseil fédéral. Et les conseillers nationaux s’écoutent parler en traduction simultanée. En bref, la cohésion de la Confédération ne passe pas par la maîtrise d’une langue commune.

Nous sommes d’accord avec Pascal Ory, spécialiste de l’histoire de l’Etat-nation, pour constater que «la Confédération fonctionne moins, en termes linguistiques, comme un Etat multilingue que comme la juxtaposition d’Etats pour la plupart monolingues». L’académicien rappelle même que ce monolinguisme se retrouve à la base au niveau communal, y compris dans les cantons bilingues, à l’exception de quelques très rares localités comme Bienne ou Fribourg2.

L’approche culturelle du Conseil fédéral ne peut être qu’incomplète. Nos régions linguistiques n’ont aucune réalité politique. Même leurs réalités culturelles sont diffuses, amarrées qu’elles sont à nos trois grands voisins, à leur langue d’abord, puis à leur musique, leur cinéma, leur littérature. Au contraire, ce sont bien les cantons qui, chacun à leur niveau, transposent en une réalité politique et institutionnelle quotidienne et originale ce faisceau de données culturelles que constituent la langue, la religion et l’histoire. Chacun donnera à la question linguistique sa propre réponse, en tenant naturellement compte de sa propre place dans la Confédération.

La cohésion fédérale repose sur la capacité des cantons à offrir des espaces de libertés qui ne soient ni politiquement bernois, ni culturellement étrangers. En étant prêt à imposer le compromis (ce qui relève d’ailleurs de l’oxymore) linguistique, le Conseil fédéral affaiblit cette cohésion qu’il prétend pourtant défendre.

Notes:

1   Il est piquant que le Conseil fédéral parle de «langue étrangère» pour évoquer une «langue nationale» (Communiqué du 12 juin 2026).

2   Ory Pascal, Qu’est-ce qu’une nation? Une histoire mondiale, La Bibliothèques des histoires, Gallimard, Paris 2020, p. 260s.

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